Astérix et la division du travail. Ou comment les élections devraient exprimer un choix pour la société, par la société.
Un économiste a travaillé sur la question du coût réel de la production d’un pull en totale autonomie. Pas seulement le fait de tricoter un pull. Non : le produire entièrement. Elever des moutons, les nourrir, les soigner, construire des clôtures sur un terrain en nue-propriété, construire une tondeuse à mouton et les tondre, construire les outils nécessaires pour laver, nettoyer, tisser, attendrir la laine.
Bref, posséder un pull, ça coûte cher. C’est la raison pour laquelle les économistes classiques défendent avec conviction l’idée de la division du travail. Le boulanger fait du pain grâce à la farine du meunier, le boucher prépare la viande élevée par les fermiers, le primeur vend des légumes semés par des agriculteurs. Cette organisation de la société a l’avantage de permettre à chacun de se spécialiser sur base de ses propres compétences – un peu comme le village d’Astérix. Cet avantage théorique permet donc à un groupe de personnes de jouir de tout ce qu’il faut en confiant des tâches spécifiques à certains de ses membres. Dans cette hypothèse de pensée que je vous propose ici, la concurrence n’est pas nécessaire, elle est provisoirement exclue pour nous focaliser sur un point essentiel : à l’instar du pull en laine, toutes les tâches pour nourrir, loger, soigner, éduquer les membres de la communauté ne peuvent être réalisées par une seule personne. Il faut des spécialistes qui mettent leurs compétences à la disposition du bien commun. Le menuisier ne sait pas qui va s'assoir sur le banc qu'il construit, mais il sait que son banc servira à la communauté.
Cette vision du partage du monde est, bien entendu, un énorme fantasme basé sur la simplification à outrance de procédés humains qui ne peuvent être analysés autrement qu’en les conceptualisant dans leur forme la plus pure. Mon propos, pour l'instant, réside dans le fait que ce ne sont pas les compétences individuelles qui comptent tant, finalement, dans la division du travail, que la capacité de financer les moyens accessibles pour y répondre.
Autrement dit, dans une société interconnectée telle que celle de 2026, les menhirs livrés par Obélix manquent cruellement d’utilité. De la même manière, vendre un ordinateur à Panoramix pourrait s’avérer inutile s’il ne possède ni l’électricité pour le faire fonctionner, ni les compétences utiles à l’utilisation d’une telle machine. La division du travail est strictement liée aux besoins réels de la société. Et il me plairait même de l’exprimer dans le sens inverse : la société doit définir ses besoins pour ensuite les distribuer auprès de ses membres afin d'être fonctionnelle. Si personne ne cuit du pain, la farine va pourrir et les individus auront faim.
Il s’agit ici d’une vision politique de la société. Nous arbitrons des ressources limitées aux besoins les plus essentiels. Être candidat politique reviendrait dans cette conception à présenter à ses pairs les besoins communs qu’il perçoit et déduire, sur base des résultats des élections, si ces besoins sont perçus de la même manière par chacun, ou pas. Autrement dit, si Astérix propose de pêcher tandis qu’Obélix propose de chasser des sangliers, le vote des villageois permettra de concevoir le « meilleur » besoin du groupe. Mais toutes les élections ne se valent pas. Ou plutôt, les méthodes électives d’un côté, et les questions posées de l’autre, sont des variables indispensables pour distinguer la qualité d’une élection par rapport à une autre. La question « préférez-vous manger du sanglier ou du poisson ? » et son pendant « pour nourrir tout le village cette année et les suivantes, vaut-il mieux chasser le sanglier, pêcher du poisson ou faire un mix des deux ? » se ressemblent autant qu’elles sont distinctes. La première répond à un choix subjectif, basé sur le goût culinaire. Elle revient à dire « à coût égal, quel est le meilleur repas ». La seconde, par contre, implique les conditions indissociables de la consommation alimentaire. Elle revient à dire « quelle méthode de récolte de protéine est la plus efficace, la moins risquée, la plus sûre, la plus durable, la plus robuste avec les meilleurs résultats ? ». C’est une autre histoire qui se joue.
Notons que dans ce cas-ci, des choix absolument vitaux ne sont ironiquement pas posés. Quid d’une société végétarienne, prenant soin du vivant et de son écosystème ? Quid d’une société où les parents qui soignent et élèvent leurs enfants sont reconnus et valorisés autant que les personnes qui travaillent et créent de la richesse directe ? Dans cette logique de division du travail et d’élection, ne pas poser une question, c’est nier, finalement, l’existence de certains aspects, cruciaux, de notre environnement. Aucune société n’a autant besoin du féminisme que celle qui ignore l’indispensable équité et égalité entre les genres et les individus.
En tout cas, concernant le choix de protéine, les résultats des élections pour la première question et ceux de la deuxième, posées aux mêmes personnes, donneront, je présume, des résultats différents. Simplement parce que la première est une question d’opinion, tandis que la seconde cherche à organiser, à arbitrer, la résolution des besoins de la société.
Chacun se positionne dans le deuxième cas autour du rapport qui existe entre le besoin, ses compétences propres et la meilleure manière de conjuguer ces deux dimensions. La division du travail passe donc inéluctablement par la vision que la société donne à ses membres. Si tous les villageois qui sont incapables de chasser le sanglier sont également ceux qui préfèrent manger du sanglier, leurs votes dirigeront la société vers une spécialisation des chasseurs en chasseurs de sanglier afin de satisfaire l’électorat. Même si ils sont, à priori, incompétents pour le faire. Aucun lien, bien entendu, avec une société particulièrement énergivore dont les ressources d'énergies fossiles tendent à s'épuiser, mais qui continue à produire des nouvelles technologies gloutonnes en électricité.
C’est pourquoi la question de la méthode élective est importante. Si la question est basée sur un choix booléen, les nuances d’opinions, d’avis, sont masqués. Seuls les idées représentées (dirais-je même : telles qu’elles sont imprécisément présentées) sont susceptibles d’être choisies. Les idées nouvelles ne peuvent intervenir. Il faudrait alors débattre avant l’élection pour définir correctement les questions et les réponses à présenter aux électeurs pour leur permettre d’exprimer le plus justement la vision qu’ils ont chacun de la société. La question pourrait donc devenir : « Afin de nourrir le village avec efficacité et durabilité, tout en diminuant au maximum le risque pour les personnes qui seront spécialisées dans cette tâche, quelle(s) solution(s) conviendrai(en)t le mieux à l’épanouissement de chacun dans la société ? ». Et les réponses d’être ouvertes pour offrir à tous les électeurs la possibilité d’exprimer réellement leurs opinions dans toutes les nuances possibles. Il faudrait alors, par la suite, analyser qualitativement les multiples billets d’électeurs et fournir une synthèse à la société pour que celle-ci puisse opérer le choix principal en tenant compte des nuances – parfois contradictoires – qui la composent.
Cette perspective permettrait d’affirmer la division du travail à partir d’une considération spécialement politique qu’est le « bien commun ». Concept valise dans lequel des générations entières de politiciens se sont acharnés à remplacer les valeurs communautaires et de solidarité par des besoins individuels forts et maquillés par la rhétorique de l’universalité. Un camouflet complet pour l’idée de la démocratie.
Pourquoi expliquer tout ceci ? Parce que la division du travail est particulièrement remodelée par les modèles d’écriture générative telles que l’I.A., par le néolibéralisme, le néocapitalisme et les déplacements de valeurs depuis l’épanouissement des humains vers celui de l'enrichissement des élites. Dans une société où le débat est gangrené par une presse massive et privatisée par les plus grandes fortunes ; où les politiciens n’abordent le bien public qu’à travers le prisme du « ce qui est bon pour les élites économiques est forcément bon pour la société » ; alors la division des tâches est perturbée par le brouillard rhétorique au sein duquel s’expriment les opinions.
Nous ne sommes plus en train de répondre aux besoins de la société pour ce qu’elle nécessite ; mais de répondre à des besoins fictifs masquant la perte de sens. Conclurais-je même en allant plus loin encore : l’arbre de la performance de la société cache la forêt de la privatisation de tous les services publics et de la concentration accrue de ses privatisations entre les mains de quelques propriétaires, à tout le moins véreux. La division du travail qui résulte des choix de la société est désormais détruite au profit des élites économiques. Ce glissement périlleux, bien connu, est une lame de fond qu’il me plairait de détailler, sporadiquement, via ce blog.
Merci d’avoir consacré un peu de votre temps à lire ces verbiages.